• Rétrospection d'un rétroviseur !

    Rétrospection d'un rétroviseur !

     

    En ce mois d’août, Marcel, un taxi de la grande ville,  prenait à sa manière, quelques jours de bon temps, les derniers... Exceptionnellement dans l’agglomération, la circulation était fluide. Ses clients, surtout des touristes, goûtaient la joie du temps qui passe lentement. Certains prenaient du plaisir à voyager dans les rues désertes de la capitale Cette atmosphère le changeait de la grisaille habituelle, où les habitués, à la mine renfrognée et pressés exposaient leur mal vivre sans pudeur sur des visages blêmes.

    Trente ans de route avaient donné à Marcel une psychologie certaine. Avant même que le client ne soit assis, il pressentait sa personnalité, voire ses états d’âme. Il lui arrivait même de prévoir la destination demandée et parfois, il allait jusqu’à prédire si son passager d’un instant aillait être généreux ou pas. Un coup d’œil dans ma direction et hop Marcel savait.

    Pourtant, il ne se préoccupait pas de savoir comment il savait... Un brin rêveur, il s’arrogeait à lui seul son expérience des hommes. En effet, dans son euphorie, il ne s’apercevait pas que toute sa science, que toute sa connaissance, que toutes ses croyances il les obtenait grâce à moi, grâce à ma générosité et à ma fidélité. Il ne se rendait pas compte que la partie se jouait toujours à trois, lui, moi et le monde. Si je venais à me ternir d’une légère buée, notre homme aveuglé perdait tout son pouvoir - adieu constats - adieu déductions - adieu réflexion. Oui, car il s’agissait bien de réflexion dans tous les sens du terme. Si son troisième oeil, moi, se fermait, il redevenait un automate de la route programmé pour rouler, toujours devant, sans plus. Mais grâce à moi, son intelligence était titillée ; il pouvait classer, répertorier disséquer son client. Le comportement humain n’avait plus aucun secret. Il entrait dans des mondes inconnus. Son labeur ne l’enrichirait pas en pièces d’or ; mais son intellect gonflait au rythme des courses. Marcel formait son esprit au contact de tous les hommes de la terre. Il voyageait plus loin, plus haut que ces auto-stoppeurs de la vie, que ces « télescopeurs » d’idées.

    Dans le taxi lieu sécurisant, ces voyageurs incognito se confiaient facilement. Ils retournaient au sein maternel ; les uns pour se refaire une virginité existentielle, les autres pour dire simplement – « Je suis là. »

    Mais le face-à-face était nécessaire, on ne parle pas à une personne qui vous tourne le dos. Alors, là, moi dans toute ma splendeur, j’intervenais, je renvoyais un oeil, impersonnel, froid, sans expression, qui ne jugeait pas. Quel pourvoir que celui d’être ce passage obligé entre deux intelligences, d’être ce trait d’union entre des hommes dont les destins se croisaient quelques minutes. Nœuds magiques du voyage.

    Placé comme interface entre un monde en mouvement et un esprit en éveil à mon tour, je m’amusais des uns et des autres. Si l’image était agréable la conduite devenait plus mesurée ; mais si le film se jouait en noir et blanc la route n’était plus pavée de bonnes intentions.

    Par la vue l’un s’instruisait des choses de la vie ; l’autre par la parole libérait son trop plein de désillusion, de rêves, de mensonges. Ici une réalité maquillée ; là une vérité nue...

    La roue tournait. La route s’allongeait. Pour moi était venu le temps du grand repos. Demain Marcel conduirait son taxi à la casse. Il prenait sa retraite.

    Je me souviendrai longtemps de ce triste samedi matin, quand Marcel monta seul une dernière fois dans son taxi. La veille, il avait démonté le téléphone radio, les compteurs, la signalisation etc. Pour la première fois, je voyais un oeil éteint, sans vie. Je crois même avoir perçu une larme. Durant nos derniers instants de complicité, je n’ai pas joué mon rôle de relais entre la vie de tous les jours et l’intelligence de Marcel. Non ce jour là et pour toujours je reflétais le vide. Comme Marcel, je n’avais plus en tête que des souvenirs. Un miroir sans lumière n’est rien. J’en étais là dans mes pensées, quand nous sommes arrivés dans un cimetière de véhicules de tous horizons.

    Une dernière fois Marcel a regardé dans ma direction, toujours sans me voir. Il a serré très fort et longuement le volant. Puis dans un geste rageur il est descendu de la voiture. Il s’est éloigné lentement vers des bureaux. Adieu Marcel. Adieu taxi.

    Je mesure à cet instant mon inutilité en l’absence de regards. Le miroir n’existe donc comme passage privilégié et magique pour le regard. Je suis à la fois tout et rien. Rien quand aucun reflet de la vie ne vient animer mes échos. Je suis tout, quand au détour d’une trace de lumière des yeux admirent le spectacle inversé d’un monde imaginaire. Imaginaire ? Mais lequel des deux mondes est dans la vérité ?

    « Bruno, tu mets le taxi derrière la voiture américaine et tu démontes tous les accessoires. »

    Une grosse voix venait de me sortir brusquement d’une méditation toute personnelle.

    Je commençais à craindre le pire - démonter tous les accessoires, voulait donc dire que j’allais quitter moi aussi ma bonne vieille berline. Nous allions passer de l’unité à la multitude, éparpillés aux quatre vents comme de vulgaires boîtes de conserve. Tout ce qui avait permis de donner vie à ce taxi allait rompre ses liens pour dériver je ne sais où. Sagement, je décidai de taire mes élucubrations et d’être plus attentif à mon devenir.

    Ce fut bien ma chance, Bruno commença par moi sa triste besogne. Il posa sur moi sa grosse main velue et en deux temps, trois mouvements, il dévissa quatre visses et me jeta comme un vulgaire sac de pommes de terre sur une étagère. Il referma la porte du magasin.

    Il faisait sombre. L’endroit était poussiéreux. J’étais dans ma tombe.

    - «  Salut. Quel est ton nom ? »

    Une voix bizarre venait de retentir non loin de moi.

    - « C’est à moi que vous vous adressez ? »

    - « Oui, à toi le petit nouveau. »

    - « Moi, heu - je n’ai pas de nom. »

    - « Mais si ton nom est le nom de ton dernier chauffeur. »

    - « Alors, je me nomme Marcel. »

    - « En tant que président, Marcel, au nom de tous nos frères rétroviseurs, je te souhaite la bienvenue. Mon nom est Adrien. Tu es ici dans un local de pièces détachées. Je te souhaite un bon séjour parmi nous et espère que tu ne resteras pas trop longtemps sur ton étagère. »

    A ce moment là j’entendis des rires moqueurs.

    La situation était surréaliste. De ma vie, je n’avais jamais communiqué avec d’autres rétroviseurs ou autres miroirs. Je connaissais la présence d’un miroir de courtoisie placé à ma gauche dans le taxi de Marcel, mais, il n’était pas d’une grande utilité et je ne suis pas certain qu’il possédait mon intelligence. Il devait sans doute se contenter de refléter bêtement ce qu’il voyait sans trop se poser de questions.

    J’étais entouré de semblables. Il y avait donc une vie après la vie. Ceci me donna beaucoup d’espoir.

    Adrien était le président du club des rétroviseurs à la casse. D’ailleurs, tous n’étaient pas en mauvais état. Il parait même que les plus vieux se recyclaient très bien dans des voitures de collection. Mais le temps d’attente était très long. Tout se passait la nuit. Quand Bruno fermait à clé le magasin, notre président lançait l’ouverture des festivités. Et durant toute la nuit, chacun racontait sa vie, ses aventures. D’autres, récitaient des poèmes qu’ils avaient entendus durant leur vie. Parfois même, les plus doués imitaient les chauffeurs et les occupants. C’était très drôle.

    Malheureusement, comme dans toutes sociétés, il y avait parfois des tiraillements entre diverses catégories de rétroviseurs. J’ai assisté à des joutes oratoires formidables entre les rétroviseurs des flics et les rétroviseurs des truands. Sanglant. Adrien intervenait fermement et rappelait notre neutralité envers les hommes. Il est vrai que le rétroviseur de voiture de flics pouvait un jour ou l’autre devenir au recyclage rétroviseur de bandits. Il ne fallait donc pas s’investir dans des querelles qui ne sont pas de notre ressort.

    Je dus comme tout nouvel arrivant exposer mon cursus et définir mon idéal. Je ne suis pas sûr que tous mes collègues avaient bien compris ma philosophie. Il faut dire que le niveau de l’ensemble ne volait pas très haut. Ceci m’a valu le surnom de « rétro-prof ». 

    Sans gravité, car au contact de ces miroirs du passé, et je n’ai pas dit « dépassés », je m’enrichissais encore, le soit disant « prof » était toujours un « étudiant ». Si dans ma vie, j’estimais avoir vu « l’humain » dans toutes les situations, je me trompais, car certaines clientèles n’avaient jamais utilisé le taxi de Marcel. C’est ainsi que je fus instruit de certaines mœurs par le rétroviseur de Liliane, une prostituée. J’en rosis encore. Le plus captivant était Michel, un baroudeur. Déjà sa couleur kaki donnait, si j’ose dire, le ton. Matériel de guerre, il racontait des histoires fabuleuses, des histoires de combats, en Indochine notamment. Il arborait fièrement « sa » blessure, une fêlure qu’il avait eue en sautant sur une mine. Son langage était rude, sec et sans poésie. Mais on l’aimait bien, même s’il restait discret sur sa reconversion dans l’agriculture. A la fin, sa jeep servait à transporter des bidons de lait. De ça, il n’en parlait jamais. Pourtant, il aurait pu dialoguer avec le rétro d’un tracteur Benoît. Avec lui, on comprenait mieux la nature, ses cycles, sa beauté, mais aussi ses imprévus. Il se plaignait souvent. Un jour trop de soleil, le lendemain trop de pluie quand le vent ne venait lui abattre le moral. C’était un filou.

    Mon « après vie » se passait plutôt bien. 

    Un jour, au matin, de bonne heure, Bruno est entré dans notre local avec une vieille dame. Elle n’avait plus l’âge de conduire. Elle était charmante. Personne, aucun des rétroviseurs ne s’attendait à quitter le club. 

    « Vous avez le choix Madame, ils sont tous là en bon état. Je vous laisse choisir, je suis au bureau. ». Contrairement à son habitude, Bruno n’avait pas choisi lui-même le rétroviseur pour le client. Curieux. Chacun d’entre nous devenait très inquiet. Une sorte de chape de plomb s’abattait sur nos tristes miroirs. La vieille dame nous prenait dans ses mains tremblantes un par un. On aurait dit qu’elle nous caressait.  Je crois, qu’elle aurait aimé nous emporter tous. Mais apparemment, elle devait se décider pour un seul. Une question transpirait de partout. « Pour quel véhicule ? »  Vint mon tour. Je n’en menais pas large. Ses mains étaient douces. Ses doigts soignés étaient ornés de belles bagues en or. Elle devait être propriétaire d’une grosse voiture, et si elle ne conduisait plus, son chauffeur s’en chargeait. Subitement, j’espérais que je serai l’élu de son cœur. Refaire une vie sur la route. Revoir des gens, comprendre leurs problèmes et les transmettre à mon chauffeur. Mon rêve. Ca y est, elle m’avait choisi. Elle m’emportait vers l’aventure.  Les autres avaient compris la situation. Murés dans leur silence, ils n’avaient pas le droit de crier leur jalousie. Mais leur pensée était si vive, qu’il n’avait pas besoin de parler. J’avais enregistré toute leur amertume, toute leur désillusion. Mais la vie est ainsi faite. La chance est aussi une qualité.

     

    Voilà cinq ans, que la vieille dame était venue me chercher. Voilà cinq ans que bêtement, j’étais accroché à son mur pour lui permettre de voir qui sonnait à sa porte depuis la fenêtre de sa cuisine. Il faut dire que le quartier était mal famé. Il faut dire que la vieille dame ne recevait jamais personne. Je m’ennuyais à mourir. Heureusement que les collègues du magasin de Bruno n’avait pas connaissance de ma nouvelle situation. Ils en riraient encore.

    Ce matin, la vieille Dame avait oublié de regarder dans ma direction pour identifier le passant qui sonnait à sa porte. Elle était morte. Ses bijoux avaient disparu. La police judiciaire sur place s’activait. 

    Enfin du spectacle.

     

    Léo Biot

     

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  • Commentaires

    1
    Vendredi 26 Octobre à 10:12

    Bonjour Léo ! Bravo pour cette rétrospection du rétroviseur, même si la fin est tristounette c'est une amusante histoire et je te remercie de l'avoir contée, merci aussi pour ta visite chez moi ! Biz bon vendredi et doux WE sans doute un peu pluvieux !

      • Vendredi 26 Octobre à 12:32

        Merci pour cette visite - Pour la fin du rétro, on peut voir ça autrement - Un choix entre : rester inactif dans une fausse soliture ou voir un autre monde au service d'autrui !  Tout un symbole !

        A bientôt - BA Léo - B - 

    2
    Vendredi 26 Octobre à 10:44

    J'ai beaucoup aimé mais je n'envie pas sa fin. 

    Si les rétroviseurs avaient comme chez toi la parole ils seraient de bons auxiliaires de police et des sources pour les journaux people.

    Ca me fait beaucoup rire car il y a dans mon village une maison où il y a un ancien rétroviseur qui sert pour voir qui sonne à la porte. 

    Ton imagination rejoint la réalité, 

    bonne journée.

    3
    Vendredi 26 Octobre à 12:34

    Merci pour ta visite  - à plus - Bien Amicalement - LB -

    4
    Samedi 27 Octobre à 17:39

    Salut

    J'ai bien aimé ce texte sur le rétroviseur mais pas la fin.

    Bonne journée

      • Samedi 27 Octobre à 18:57

        Merci pour ta visite - OK pour la fin mais que peut-on faire d'un vieux rétro ? LOL ! BA  - Léo -

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