• Je viens pour la panne (prose)

    « Je viens pour la panne ! »

    « A quel malheur d’avoir un mari… bricoleur ! » Nos anciens se souviennent de cette chanson. Pour ma part, j’en ferai dès à présent mon adage préféré. Voici l’histoire !

    Tout a commencé un vendredi 13. Ce n’est pas une blague ! Habituellement, le 13 me porte bonheur. J’ai fais un tas de choses un 13 et parfois même les vendredis 13 ; mais, pour une fois tout  a basculé dans le négatif.  

    Je suis retraité. Je sais, on me dit que j’ai encore une voix jeune ; mais quand j’écris personne ne peut m’entendre et c’est bien dommage ! J’ai tout de même encore le goût de plaisanter ! ET pourtant !

    Je ne suis plus en activité et donc, je ne compte plus le temps, alors que le temps compte trop vite… pour moi ; mais c’est une autre histoire…  Tout ça pour dire, que je me lève chaque jour vers neuf heures. J’entends certains dire, « il a de la chance ! » Je l’admets mais durant toute ma vie active,  je me suis levé, moi aussi, souvent de très bonne heure et aujourd’hui ma vieille carcasse a besoin de repos. « Qui veut voyager loin ménage sa monture ! » et  « Qui prend garde à sa silhouette, reste sous la couette ! »

    Bref, parce que j’ai donc le temps  pour moi, et surtout parce que c’est bien agréable, même à nos âges, je me fais encore un petit coup de « triumph » de temps en temps ! Ce jour là, ce  fut ma dernière joie avant longtemps. En effet dix minutes plus tard, mon épouse, à son tour, tenta la même démarche. Patatras ! Elle revint affolée du bout de la maison en hurlant : 

    « Chéri le ‘’ triumph’’  ne marche plus ! » 

    Sur le coup, j’ai cru qu’elle plaisantait ; mais la gravité de son visage, ses tremblements et les sanglots dans sa gorge m’ont  fait comprendre dans l’immédiat que « triumph » venait de nous lâcher. Bien sûr vu de loin, se mettre dans un tel état pour si peu de chose peut paraître infantile ! Mais si je précise que ce « triumph » datait de 1924, qu’il était le seul héritage transmis par mon beau-père et que nous l’utilisions avec parcimonie par respect au caractère historique  de la situation,  on peut comprendre l’état d’esprit de mon épouse.

    Naturellement, comme dans tous les vieux couples, aussitôt mon  épouse chercha la faille dans cet incident ! 

    « T’es sûr d’avoir respecté l’entretien ? Tu t’en es servi le dernier. Tu n’en as pas trop abusé ? » Voilà les deux questions types qui ont pourri toute ma matinée, car la répétition devenait, à force, lassante !  Mais que faire devant une épouse complètement perdue ? Je l’ai rassurée à ma façon en maniant, comme je sais le faire, la vérité et des petits mensonges pour rester  crédible. J’ai promis des choses… J’ai désamorcé la bombe qui risquait de se transformer en dépression. 

    J’ai d’abord prouvé, à l’aide de mon cahier, que tous les contrôles, à mon niveau, avaient été effectués en temps et en heure ! J’ai démontré avec l’aide du compteur, encore en état, que ma dernière utilisation de « triumph » restait dans les normes et surtout dans le cadre de nos conventions. Avec ces deux arguments ma responsabilité était donc dégagée. Mais, il restait  encore à tenir ma promesse en matière de dépannage ! 

    Je m’y suis attelé avec une insouciance sans doute due à la pression mise sur mes épaules par mon épouse complètement affolée.

    Si vous me connaissez un peu, la situation vous apparaîtra brusquement clownesque : oui, je le confesse, je suis un piètre bricoleur ! Tout est là, dans mon incapacité à mettre mon intelligence (j’en ai un peu) au service de mes mains (j’en ai deux) !  Une seule fois mes amis m’ont surpris avec un tournevis dans la main. Ils m’ont demandé, sans rire, de reposer l’outil. Ils m’ont en quelque sorte désarmé, craignant que je ne me blesse ! C’est dire la réputation que je traîne.  Me voilà  donc seul devant notre cher « triumph » dans un isolement complice. Pour être précis, je dois vous dire que mon épouse a placé « son triumph » sous l’escalier à l’abri des regards indiscrets. Il faut toujours être prudent quand l’héritage vous a donné ce genre de responsabilité ! Avec des précautions infinies, j’ai retiré le carter, j’ai scruté les trois fils de couleurs – bleu – rouge et  jaune. J’ai évalué le niveau des pressions. Tout paraissait  normal. Pas de trace de feu. Pas de fuite. La réserve énergétique était bien au-dessus du niveau le plus bas toléré. Rien. Pour moi, « triumph » devait encore fonctionner de longues années. Avec les mêmes précautions j’ai replacé  le carter. Visiblement, la panne n’était pas de mon ressort ! Mon épouse se trouva au plus mal en apprenant mon incapacité à lui rentre opérationnel le « triumph » de son papa. Aussitôt dans un élan de générosité, à moins que je ne sois plus intéressé par  ma tranquillité, je lui ai proposé de contacter un spécialiste. Elle a accepté immédiatement. Son premier « prozac » donnait déjà des résultats !

    Au pied du mur, durant plusieurs heures je me suis débattu avec des adresses erronées, des artisans absents. Seul la puissance d’un bon moteur de recherches sur le Net m’a donné la solution. Rendez-vous fut pris le surlendemain à quatorze heures. Mon épouse était  à la fois soulagée ; mais aussi chagrinée par ce sevrage durant quelque temps !   

    Je me souviendrais longtemps de cette matinée surréaliste. 

    Vers 10 heures, on sonna à la porte. J’ouvris à peine surpris à l’ouvrier qui venait pour dépanner « triumph » ! Aussitôt, je fus rassuré par son allure. Ni trop jeune, pour ne pas avoir de l’expérience ; ni trop vieux,  pour ignorer les innovations. Prêt à en découdre avec l’appareil récalcitrant, il avait déjà à la main la panoplie du parfait bricoleur. 

    « Je viens pour la panne ! » 

    Aussitôt, je lui montrai l’endroit où était entreposée cette sacrée machine. A la vue de « triumph », je vis le visage de l’ouvrier changer de couleur. 

    - « Quoi ? C’est cette machine là que vous voulez que je dépanne ? » 

    Je fus surpris par cette attitude ! 

    - «  Pourquoi, vous ne connaissez pas ce modèle ? » 

    Tout en s’asseyant  l’air dubitatif, sur  sa boîte à outils, il me rétorqua : 

    - « Mais vous êtes en infraction… C’est le modèle « modes’t ! » » 

    - « En infraction ? En vertu de quoi ? » 

    - « En vertu de la loi bien sûr qui depuis plus de quinze ans interdit la détention de ce genre de machine du type « modes’t ».

    L’ouvrier, me voyant, blêmir, m’expliqua, gentiment, sur un ton rassurant et longuement, l’évolution de la législation et les mesures de rétorsions qu’encouraient les propriétaires de tels engins. Mon épouse qui s’était rapprochée, faillit se sentir mal. Bref, la situation se compliquait. J’entrepris alors d’amadouer mon interlocuteur et à force de persuasion, il finit par bien vouloir jeter un œil sur cette satanée machine et me précisant bien qu’il n’avait rien vu. Son diagnostique fut immédiat : 

    « C’est le compresseur. Il est foutu ! » 

    J’entrepris alors un long plaidoyer pour tenter une réparation même sommaire. Une éclaircie apparut quand mon interlocuteur me fit comprendre…  que sous le manteau… il pouvait encore se procurer certaines pièces interdites. Je conclus rapidement l’affaire en scellant notre contrat par une bonne poignée de main, heureux ; mais inquiet, car c’était la première fois que je bravais un interdit. Tout ça pour l’amour de mon épouse qui une larme à l’œil comprenait le sacrifice  à mon honneur, que je faisais en prenant ce genre de risque. 

    Quelques jours plus tard, tard dans la soirée, une voiture s’arrêta, silencieusement, devant chez nous. Notre homme avait tenu parole. Il s’engouffra dans le couloir avec un gros objet  sous le bras, caché dans un chiffon. 

    « Ca y est, j’ai la pièce. Mais c’est pas donné ! » 

    Pris à la gorge, je dus allonger, tout en liquide, quelques 500 euros. C’était le prix à mettre pour redonner à « triumph » une autre jeunesse et à nous quelques bienfaits rares ! 

    « L ‘opération » dura une heure trente. Un test rapide prouva que notre « ouvrier-sauveur » était un spécialiste. Pour le remercier, nous prîmes le champagne comme si nous fêtions une naissance. 

    Notre nuit courte fut agitée. Avec mon épouse, nous avons refait notre histoire et celle de « triumph ».  J’ai compris cette nuit-là que les objets avaient une âme et que leur mort était aussi angoissante que la nôtre ! 

    L’histoire aurait pu s’arrêter là ; mais c’était sans compter sur le destin. 

    Un matin, à six heures, des coups de sonnette agressifs nous ont réveillés. Devant chez nous deux fourgons de gendarmerie, immédiatement, j’ai pensé  à un accident grave survenu à un membre de notre famille. Affolé j’ai ouvert aux forces de l’ordre et là sans ménagement, le chef m’a dit :

     « Nous venons perquisitionner votre domicile. Nous avons une commission rogatoire du juge. ! » 

    Je n’ai pas su répondre et déjà cinq gendarmes s’éparpillaient dans la maison. J’ai alors osé, timidement, une question : 

    « Vous cherchez quoi ? » 

    « Nous sommes sur un trafic de pièces interdites touchant des matériels prohibés et notamment des  « triumph » anciens. On vous suspecte d’être un dangereux receleur… » 

    Les choses étaient claires. Il y avait erreur sur la personne. Je jurai mes grands dieux que j’étais un honnête citoyen, un retraité paisible qui payait ses impôts et qui n’appartenait à aucune association hormis l’amicale des tireurs à l’arc ! 

    Le chef des gendarmes ne fut pas impressionné par mes propos. Tout bascula, quand un enquêteur découvrit « triumph » sous l’escalier ! 

    « Chef, chef, ça y est, on a trouvé un « modes’t » ! 

    Visiblement, cette découverte réjouissait la gent « gendarmique » ! La perquisition redoubla de précision. Ma femme sanglotait sur le lit. Quant à moi,  j’avoue ( ! ) que je ne savais plus très bien où j’en étais ! Après avoir signé quelques feuilles, j’ai été embarqué dans un fourgon avec à mes côtés « triumph » à jamais débranché. 

    Dans les locaux de la gendarmerie on tenta de me faire avouer que j’étais la plaque tournante d’un réseau spécialisé dans le trafic de pièces prohibées. J’ai tenu le coup. Je n’ai jamais parlé de la réparation de fortune. Non pas que je sois un brave type ; mais tout simplement j’ai peur des rétorsions ! Mes négations et la présence de mon avocat n’ont pas suffi. 

    Je suis maintenant en prison, en prévention pour les besoins de l’enquête. Ca fait huit mois ! C’est mon histoire, elle est peut-être banale pour vous ; mais en conclusion je vous donne un conseil, contrairement à l’idée reçue : 

     

    « N’ayez jamais le triumph modes’t ! » 

     

    C’est interdit ! 

    Léo – Biot -

     

    « Souffrance (poème)Frater-animalité ! (poème) »
    Partager via Gmail

    Tags Tags :
  • Commentaires

    1
    Mercredi 5 Décembre 2018 à 02:28
    2
    Mercredi 5 Décembre 2018 à 06:12

    Merci pour ta visite -Bonne santé - BA Léo -

    3
    Mercredi 5 Décembre 2018 à 13:41

    Je vois et peut-être que je me trompe un rutilant aspirateur mais ??? Mystère. 

    Tu peux avoir le Triumph non modest car ton texte est génial. 

    Ca me rappelle un matin de 1975, 5 gendarmes frappent à ma porte pour une perquisition, j'avais un beau-frère que ne je fréquentais pas et qui était en disgrâce avec les gendarmes pour des vols. 

    en tant que membre de la famille j'ai eu droit à la fouille mais je n'avais rien. Ils sont repartis sans même s'excuser. 

    Bonne journée.

      • Mercredi 5 Décembre 2018 à 13:58

        Merci pour tes mots si gentils et encourageants - Le mystère reste entier !  BA - Léo  -

    Suivre le flux RSS des commentaires

    Vous devez être connecté pour commenter